Dans un discours panagérique et presque hagiographique, Florent Montillot n’a pas prononcé une simple introduction, dimanche. Il a sorti l’encensoir. Car il n’a pas livré un hommage, ni une allocution politique, pas même un bilan municipal ou un plaidoyer partisan. Non, il a, en direct, canonisé Serge Grouard.
Dans ce numéro de dévotion, à peine maquillé en hommage républicain, Serge V n’était plus un simple maire. Il est devenu tour à tour sauveur, résistant, ascète, urbaniste visionnaire, chef de guerre, bâtisseur de cathédrales, et même presque un saint laïc tombé du ciel sur les bords de Loire. Un saint dont la mission est d’arracher Orléans aux flammes, aux dealers, aux barbares et au mauvais goût. L’hôtel de ville, l’espace de quelques minutes, s’est transformé en chapelle, pour une liturgie, dont on se serait bien passé.
Et le problème n’est pas seulement l’indécence du ton. Le fait de dire qu’Orléans avant Saint Serge était « à feu et à sang ». Non. Le problème, c’est la méthode Montillot qui empile des faits historiques réels, des réalisations municipales existantes, des chiffres de sécurité partiels, des souvenirs dramatisés, des superlatifs invérifiables ou des raccourcis grossiers pour fabriquer un roman.
Car son texte ne décrit pas Orléans, il le scénarise. Il ne raconte pas un mandat, il fabrique une légende. À ce niveau-là, nous ne sommes plus dans la communication politique mais dans la mythologie de cabinet. Ça dégouline jusqu’à écœurement.
Et le cœur du discours est d’une lourdeur presque touchante. Rendez-vous compte de la chance que l’on a de vivre sous Saint Serge. Car avant Grouard, pour Montillot, la ville était un coupe-gorge. Après Grouard, elle serait devenue le paradis sous vidéosurveillance. Montillot relate ses faits, remonte le temps, se souvient. Orléans 2001, nous dit-il, c’était Bagdad sous kétamine. Partout régnait la terreur. Les incendies faisaient rage, les quartiers étaient “gangrenés à 100 %”, les pompiers étaient escortés par des policiers “armés jusqu’aux dents”, le centre-ville était un “coupe-gorge”, et les trafics étaient dans chaque cage d’escalier des banlieues orléanaises. Mais ce n’est pas tout, il y avait des assassinats en série et la Loire était transformée en décor de fin du monde.
Tout ça, c’est la vieille ficelle de la droite d’ordre, trop extrême, trop souvent aux relents nauséabonds. Montillot veut nous peindre le passé en apocalypse pour nous vendre le présent comme un miracle. Pourtant, quand on gratte, si on trouve bien une baisse forte de certains indicateurs de délinquance de proximité depuis 2001, on trouve aussi un gros détail que Montillot passe pudiquement sous silence. Ce type de séries ne couvre pas tout, notamment pas l’ensemble des phénomènes liés au trafic de stupéfiants, dont la progression est justement signalée dans des reportages récents. La réalité est plus favorable au slogan qu’à la vérité. Surtout quand on est retoqué par la Chambre Régionale des Comptes.
Même son chiffre-fétiche sent la manipulation de tableau Excel présenté sans légende. Il assène “8659 dépôts de plaintes en 2001” contre “1383 en 2025”, soit -84 %. Sauf que les sources publiques locales disponibles utilisent, selon les années, des formulations différentes. On parle de “délinquance de proximité”, de “faits constatés”, parfois de “dépôts de plainte”, avec des séries qui ne sont pas toujours présentées de façon homogène. Au final, on ne sait plus vraiment de quoi on parle. On mélange, on assène, on vend du sentiment et on fait peur.
La ville a bien communiqué pendant des années sur un point de départ à 8659 en 2001 et sur une chute massive ensuite. Mais le chiffre récent varie selon les supports et les années consultées : 1524 en 2022 dans le magazine municipal, 1402 dans une intervention politique de 2026, 1352 pour 2021 dans un autre document relayé. En clair: la tendance baissière existe, mais Montillot transforme un indicateur de sécurité choisi en vérité absolue, sans préciser le périmètre exact. C’est de la communication d’autorité et surtout pas de la rigueur.
Et puis il y a ce plaisir très montillotesque de l’hyperbole qui finit par devenir ridicule. “Les quartiers gangrenés à 100 % par les trafics.” “Les pompiers n’interviennent plus sans escorte.” “Le centre-ville coupe-gorge.” “Le plus beau musée de France.” “L’équipement qui attire la plus forte affluence de spectateurs en France devant Paris.” Ce n’est plus un discours, c’est une brocante de superlatifs. Encore une fois il faut vendre du grandiose et de la peur sans dire qui a fait quoi dans l’Histoire. C’est de la gonflette verbale, le concours Lépine de la flatterie.
Le plus comique, c’est quand la grandiloquence trébuche sur des détails élémentaires. Montillot oublie de dire quel a été le vrai soutien pour qu’il y ait un CHU à Orléans. Et qui n’a pas levé le petit doigt, en se perdant dans un projet qui ne mène à rien, un projet nommé Zagreb. Il mélange des réalisations achevées, des projets engagés, des annonces, des intentions et des fantasmes laudateurs dans un même sac à miracles. C’est très pratique. Tout ce qui existe prouve le génie du chef, tout ce qui n’existe pas encore annonce déjà sa grandeur.
Autre acrobatie, digne du plus grand cabaret du monde, l’appropriation à crédit. Montillot intègre à la grande geste grouardienne des éléments lourds de la transformation d’Orléans qui ne sont pas nés par génération spontanée dans l’ombre de Serge Grouard. La première ligne de tramway et le pont de l’Europe ont été inaugurés en 2000, donc avant son arrivée comme maire en 2001. Cela n’interdit pas de dire qu’il a piloté une partie importante des transformations ultérieures. Cela interdit en revanche de laisser croire que tout ce qui brille dans la ville est sorti de son seul front. Le discours procède par captation patrimoniale. On récupère tout, on absorbe tout, on rebaptise tout en preuve du destin municipal d’un homme.
Et là où le texte devient vraiment irritant, c’est dans sa manière de confisquer le travail collectif. Les politiques urbaines, la rénovation des quartiers, les équipements, les écoles, les dynamiques universitaires, les financements croisés État-collectivités-bailleurs-métropole-région-département, tout cela disparaît derrière la silhouette providentielle du maire. Comme toujours dans les récits de cour, l’administration n’existe plus, les partenaires n’existent plus, les alternances n’existent plus, les conflits n’existent plus, les arbitrages budgétaires n’existent plus. Pas plus que d’ailleurs les orléanais non électeurs de Serge V et on ne parle pas des orléanaises…
Il ne reste qu’un homme et sa volonté. C’est politiquement pratique, intellectuellement paresseux mais c’est surtout très commode pour éviter tout débat sérieux sur le contenu réel des politiques menées.
Même quand Montillot a raison, il s’arrange pour en faire trop. Oui, le Festival de Loire est bien présenté comme le plus grand rassemblement européen de la marine fluviale, avec une fréquentation régulièrement annoncée entre 500 000 et 600 000 visiteurs même si l’on peut parler des chiffres et du comptage. Oui, plusieurs grands projets cités existent bel et bien. Oui, des restaurations patrimoniales ont été menées. Mais pourquoi faut-il qu’à chaque vérité se greffe un morceau de prose de sous-préfet exalté ? Sans doute parce que les faits seuls ne suffisent pas à soutenir la statue. Alors on la plâtre.
Ce texte dit finalement moins de choses sur Serge Grouard que sur Florent Montillot. Il révèle une certaine manière d’exercer le pouvoir local : produire du récit saturé, personnifier à outrance, moraliser la gestion, transformer une majorité municipale en épopée et toute objection en aigreur. Dans ce théâtre-là, le contradicteur n’est jamais un opposant politique, c’est un ingrat, un aveugle qui ne se rend pas compte de sa chance. Le désaccord n’est jamais légitime, c’est une faute de goût. Et le maire n’est jamais un élu discutable, c’est l’homme qui a sauvé la ville. Ce n’est plus de la politique, c’est de la dévotion.
Le plus ironique, au fond, c’est que Serge Grouard n’avait peut-être même pas besoin d’un texte aussi servile. Sa victoire de 2026 est réelle et nette, à 57,81 %. Mais Montillot a choisi autre chose. Non pas défendre un bilan, mais construire une hagiographie. Résultat, à force de vouloir fabriquer un saint ligérien, il produit surtout un portrait officiel boursouflé, trop brillant pour être honnête, trop excessif pour être crédible, trop obséquieux pour être digne.
Un discours qui ne grandit pas son héros mais le cire.
Putain sept ans…
Photo extraite de la vidéo du conseil municipal du 29 mars 2026
