Notre Histoire est faite de moments charnières. De ceux qui se gravent plus tard dans les manuels. Parfois il les facile de les voir, comme lors de la chute du mur de Berlin, la fin de l’Apartheid, le World Trade Center ou les attentats de Paris, pour ne citer que ces moments-là. Parfois c’est plus difficile car il y a des moments où l’Histoire frappe à la porte sans que personne n’y prête intention ou ne veuille y prêter intention. Mais aujourd’hui il faut sans doute prendre conscience que l’on vit un de ces moments.

La France et sans doute le monde en sont là. Notre pays n’est pas encore effondré mais il est fatigué, abîmé. Nous vivons dans un Etat où les services publics tiennent avec du scotch, où l’école trie plus qu’elle n’émancipe, où l’hôpital soigne encore grâce à la conscience professionnelle de celleux qu’on épuise, où la justice rend des décisions dans des délais indécents, faute de moyens, où la psychiatrie est devenue une salle d’attente à ciel ouvert, où les travailleurs pauvres n’ont même plus le luxe de croire que travailler protège.
Et pendant ce temps, le monde se durcit entre guerres, impérialismes, climat, replis identitaires, milliardaires qui jouent aux chefs d’État, régimes autoritaires qui avancent leurs pions. Ce n’est pas “la fin du monde” sans doute mais c’est peut être pire, car on assite à la normalisation du désastre.
Dans ce décor, le RN, lui, n’a même plus besoin de forcer. Il attend et capitalise. Il regarde le pays s’abîmer, les colères monter, les humiliations s’accumuler. Il transforme chaque abandon politique en promesse d’ordre et de jours meilleurs, de « bon vieux temps ». Chaque file d’attente à l’hôpital devient un tract. Chaque fermeture de classe devient un meeting. Chaque quartier laissé sans moyens devient une évidence, pour lui, que “le système” a échoué. Chaque débordement, un soir de match de foot, une preuve qu’il faut de l’ordre et de la sécurité.

Et il faut être clair : l’arrivée du RN en 2027 n’est pas une certitude mécanique, mais c’est désormais un scénario central. Les derniers sondages placent largement ses candidats potentiels en tête du premier tour, autour ou au-dessus des 30 % selon les configurations testées. Faire comme si ce n’était qu’un fantasme militant, c’est déjà avoir un temps de retard. On en est arrivé là. Où est le monde où l’on criait « Plus jamais de 20% ! Nous serons toujours contre ! »
Le plus grave n’est pas seulement la progression du RN, c’est l’incapacité de celleux qui prétendent l’empêcher d’arriver au pouvoir d’en prendre conscience.
La gauche française a devant elle une responsabilité historique. Pas une responsabilité de congrès ou de plateau télé. Une responsabilité de survie démocratique et sociale. Et que fait-elle ? Elle se regarde le nombril en mesurant sa pureté, en additionnant ses rancunes. Elle confond ligne politique et guerre de boutique. Elle se tance. elle joue à celle qui pisse le plus loin.
À ces jeux-là, une partie du Parti socialiste, sa frange la plus libérale, et ceux qui incarnent soit disant un renouveau, Raphaël Glucksmann en particulier, portent une responsabilité lourde. Leur obsession n’est plus seulement de battre la droite ou l’extrême droite. Leur obsession semble être de neutraliser LFI, de la marginaliser, de l’écraser symboliquement, quitte à réduire la gauche à une offre compatible avec les salons, les éditorialistes raisonnables et les anciens électeurs macronistes déçus.

Le calcul est connu et trop connu. Tuer LFI, récupérer l’espace, rassurer le centre, apparaître comme la gauche “présentable”, puis gagner. Sauf que ce calcul repose sur une illusion. On ne gagne pas une élection de rupture avec une gauche d’accommodement. On ne répond pas à la colère populaire avec une note de synthèse européenne, deux appels à la décence et trois clins d’œil aux classes moyennes diplômées. On ne gagne pas une élection avec un meeting où l’on se prend pour le nouveau Macron, devenu usines à mèmes.
Glucksmann a le droit de défendre sa ligne. Il a le droit de refuser Mélenchon. Il a le droit de penser que LFI pose des problèmes stratégiques, politiques, démocratiques même. Car LFI doit aussi regarder ses propres angles morts. Sa verticalité, sa brutalité interne parfois, sa difficulté à construire de la confiance hors de son camp. Mais il y a une différence entre critiquer LFI et faire de sa destruction la condition préalable de toute recomposition.
Quand le RN est aux portes du pouvoir, l’obsession anti-LFI devient plus qu’une divergence, elle devient une faute stratégique.
La gauche n’a pas besoin d’un chef providentiel. Elle a besoin d’un pacte social, démocratique, écologique. Un pacte qui dise clairement que la priorité et pas forcément dans cet ordre, c’est une retraite tôt et décente, une hausse des salaires, un logement pour tous, une école repensé, une santé qui soigne et une justice qui a les moyens, des quartiers populaires apaisés et qui ont un avenir, une ruralité abandonnée qui retrouverait du souffle, une lutte antiraciste et anti-discrimination sans condition, un féminisme réelle qui mettrait fin au patriarcat, une vrai politique pour le climat loin des cris d’orfraie. Et donc il ne faut pas une tambouille molle où son programme n’effraierait pas BFM. Il faut une plateforme de rupture crédible, financée, assumée.

Le problème, c’est que certains préfèrent perdre proprement que gagner avec ceux qu’ils méprisent. Ils préfèrent finir troisièmes avec les félicitations des éditorialistes que seconds avec les voix des périphéries, des radicaux, de la gauche comme on l’a apprise dans les manuels que l’on citait plus haut. Ils préfèrent une gauche minoritaire mais fréquentable à une gauche majoritaire mais conflictuelle. Et là, le piège se referme.
Car le RN ne prospère pas seulement sur la haine. Il prospère sur le vide. Sur l’absence d’alternative lisible et la fatigue démocratique et sur l’idée que “tous les autres ont essayé”. À chaque fois que la gauche apparaît comme un champ de ruines narcissique, elle donne au RN ce qu’il réclame : le monopole de la colère.
Et cette colère, il faut arrêter de la regarder de haut. Car elle existe et elle est sociale avant d’être électorale. Elle vient des fins de mois impossibles, des humiliations administratives, des territoires oubliés, des boulots cassés, des enfants sans profs, des urgences saturées, des mères seules, des jeunes sans avenir, des vieux isolés, des travailleurs essentiels payés comme des variables d’ajustement.
Et la tragédie, le drame ultime, c’est que cette colère devrait être le terrain naturel de la gauche mais la gauche institutionnelle et de salon a parfois tellement peur du peuple réel qu’elle préfère parler à son reflet.
Alors oui, il faut le dire brutalement et sans concession. Si le RN arrive en 2027, il ne faudra pas seulement accuser les électeurs. Il faudra regarder les responsables politiques qui auront préféré régler leurs comptes à construire une digue. Il faudra regarder ceux qui auront expliqué doctement qu’on ne pouvait pas s’unir avec untel, pas discuter avec tel autre, pas reprendre telle proposition, pas froisser tel électorat, pas brusquer tel partenaire.
Pendant qu’ils cherchaient la formule parfaite, l’extrême droite aura pris le pouvoir. Et ce ne sont pas ces responsables politiques qui se chercheront des excuses qui trinqueront. Non ce seront, les opprimés, les sans-papiers, les femmes, les LGBTQIA+, tous ceux que l’extrême droite réactionnaire veut chasser.

Alors, la France n’a pas besoin d’une gauche qui se donne bonne conscience. Elle a besoin d’une gauche qui protège, qui assume le rapport de force, qui parle au pays réel, qui ne laisse pas les ouvriers au RN, les quartiers à l’abstention, les jeunes au cynisme, les classes moyennes à la peur, les fonctionnaires à l’épuisement.
La gauche n’a pas à choisir entre radicalité et sérieux. Elle doit être radicale parce que la situation est grave, et sérieuse parce que le pouvoir ne se prend pas avec des slogans.
Mais une chose est certaine : on ne battra pas le RN avec une gauche qui passe plus de temps à exclure qu’à convaincre. On ne battra pas le RN avec des appareils qui se croient propriétaires du peuple. On ne battra pas le RN en demandant aux classes populaires d’attendre encore, de voter utile ou contre encore, de se taire encore. Le pays est en train de craquer, le monde de tanguer, l’extrême droite avance et on regarde ce que fait LFI pour mieux la critiquer.

La gauche peut encore empêcher le pire. Mais pour cela, il va falloir qu’elle choisisse enfin son adversaire. Et l’adversaire, ce n’est pas celui qui partage une partie de votre camp avec une stratégie différente. L’adversaire, c’est celui qui attend 2027 pour transformer la colère sociale en ordre autoritaire.
A Contrechamp on dit que la voix est libre. Mais il va falloir qu’elle serve à autre chose qu’à s’insulter entre futurs vaincus.
